31 mai 2011

La synchronicité selon C.G. Jung


I- Étymologie et évolution historique du concept
                Le mot synchronicité est formé sur deux termes grecs. « syn », veut dire ensemble, c’est le même préfixe que l’on trouve dans sym-pathie, l’idée implicite est que cela se tient ensemble. La sympathie indique que le pathos de l’autre est en fait non-séparable du mien, je peux éprouver ce qu’un autre éprouve, sentir la tristesse qui est dans son âme ou le pétillement de joie qui l’accompagne. « chroni » renvoie à Chronos, le Temps. Ce qui donne donc : « qui se produit en même temps », avec cette implication précise selon laquelle, le processus de manifestation est unifié dans sa signification, car les événements ne sont pas séparés parce qu’intrinsèquement liés, ils adviennent comme un « kaïros », un moment approprié.
            Le concept de synchronicité s’inscrit en opposition avec une représentation fragmentaire de la réalité. La synchronicité représente de toute évidence l'un des nœuds théoriques principaux de la pensée et de l'œuvre de Carl Gustav Jung. Alors que celui-ci en découvre très tôt la présence et les manifestations (il en parle dès 1930), en déclarant à propos du Yi Ching que ce dernier « repose en effet, non sur le principe de causalité, mais sur un principe non dénommé jusqu'ici - parce qu'il ne se présente que chez nous - auquel l’on peut donné, à titre provisoire, le nom de principe de synchronicité », il ne se décide cependant à publier à son sujet de manière systématique et réglée que très tard dans sa vie, à la fin des années quarante et au début des années cinquante.
            Encore ne s'agit-il pas pour Jung de fournir une explication définitive à un domaine qu'il qualifie d' « obscur » et de « problématique », mais d'y ouvrir un accès dont il a la conscience aiguë de combien il se heurte à nombre de préjugés (de nature à la fois intellectuelle, idéologique et subjective) dans la société occidentale contemporaine. S'il se résout à cet effort, c'est par un double souci d'élucidation scientifique et philosophique, ainsi que devant l'importance humaine du phénomène, et l'exigence intérieure du souci thérapeutique, c’est-à-dire du « souci de l’âme » qui retint toujours son attention.
            En 1952, Jung a publié un article qui par la suite deviendra un livre intitulé Synchronicité et Paracelsica. Jung propose de nommer synchronicité une relation entre deux événements qui ne relève pas d’une association causale, mais d’une association par le sens. Il existe certes déjà le mot coïncidence, mais ce dernier évoque un aspect fortuit qui ne se trouve pas dans le concept de synchronicité. On peut donc parler d'une coïncidence objective. Par exemple, vous vous posez une question et voilà qu'une réponse vous est donnée par l'entremise du discours d'un proche, par une représentation picturale, par quelque ligne d'un livre ouvert « au hasard », etc... Carl Gustav Jung illustrait ce concept par le très célèbre exemple du scarabée d'or : alors qu'une de ses patientes en analyse lui racontait un de ses rêves et prononçait le mot scarabée d'or, un scarabée d'or s'écrasait sur la vitre de son cabinet, les troublant tous deux. Cette « coïncidence fortuite » allait permettre de relancer la thérapie stagnante de sa patiente...
             Entre les deux parties de Synchronicité et Paracelsica consacrées à la synchronicité, s’intercale trois textes composés par Jung sur Paracelse (1493-1541), ce médecin et alchimiste du  XVIe siècle. C'est que la vision alchimique du monde et du destin de l'homme comme de  la doctrine des arcanes reposent sur la théorie des signatures et des correspondances, qui représente la conception même de « la synchronicité avant la synchronicité ». Il ne s'agissait pas seulement par là de faire ressortir l'unité de pensée et la cohérence que sous-tendent toute l'œuvre de Jung dans ses multiples intérêts pour le taoïsme ou l'alchimie par exemple, mais aussi de mettre en lumière l’arrière-plan psychique comme condition de la conception de la synchronicité, tout en illustrant la loi de contamination des archétypes qui préside au travail de la réalité psychique objective.
II- Explication de la synchronicité
            Comment expliquer de telles synchronicités ? Selon Jung, il existerait un « inconscient collectif »  situé dans une autre dimension hors de l'espace-temps, à la fois mémoire de l'humanité et âme de l'univers, sorte de supraconscience cosmique à laquelle nous serions reliés par notre inconscient personnel. Dans cet inconscient collectif se constitueraient des «centres d'énergie psychique potentielle» appelés archétypes. Ceux-ci sont neutres et ne deviennent bons ou mauvais qu'en contact de la conscience de l'individu.
Les coïncidences signifiantes ou les conditions de manifestation de la synchronicité ?
            Il nous arrive parfois de percevoir une coïncidence présentant un caractère mystérieux, nous laissant un sentiment troublant et indéfinissable. Il s'agit d'une sorte de « clin d'œil » du destin que Jung a nommé synchronicité. On dit alors que la coïncidence est chargée de sens, qu'elle est signifiante. Celle-ci se caractérise également par le fait que le psychisme du sujet est plus impliqué que dans le cas d'une simple coïncidence, et, qu'en outre, la probabilité de sa survenue est plus faible. Nous nous sentons alors prendre une certaine importance dans l'immense univers habituellement indifférent à notre modeste subjectivité.
            La synchronicité se rapprocherait donc de cette coïncidence temporelle sans lien causal entre un état psychique donné et un ou plusieurs événements extérieurs objectifs offrant un parallélisme de sens avec cet état subjectif du moment « kaïros » (ce moment approprié), l'inverse pouvant aussi se produire.
            Certaines circonstances sont propices à l'émergence de synchronicités, par exemple : les états mystiques, ou modifiés de conscience, les liens affectifs et empathiques très étroits, les situations dramatiques, les maladies graves, les difficultés sociales et familiales, les troubles psychiques, la recherche spirituelle, les créations artistiques, les découvertes scientifiques, les présages d'événements heureux ou malheureux, une aide ou protection archétypale...
III- Une hypothèse aux conséquences importantes
            Si l’on comprend le concept de synchronicité comme une sorte de « kaïros» signifiant et créateur, il peut avoir des conséquences sur notre vision de l'homme et de son environnement, le fait d' « être-dans-le-monde ». A ce moment, les êtres, les choses et les événements se trouvent reliés de façon acausale et sous-jacente entre eux par le sens et la ressemblance (au lieu de cause à effet), et avec la totalité de l'univers. La plupart, sinon l'ensemble des expériences mystiques, qui seraient en fait des synchronicités, pourraient être expliqués. Pas de transmission d'information ou d'énergie physique, « mais l’efflorescence, ou la corrélation, l’identité ou l’unité instantanée et fugitive entre les êtres et/ou les choses ». Une nouvelle approche du mystère de la vie et de la mort deviendrait possible. Même la non-séparabilité des particules en physique quantique serait une forme de synchronicité.
            Enfin, la synchronicité nous donnerait accès à une réalité intemporelle et spirituelle dépassant les contingences existentielles, psychiques et biologiques en lesquelles nous sommes là comme « êtres-jetés ». Elle transcenderait le monde des formes et phénomènes qui nous maintiennent dans la causalité. Comme une sorte de « flash », elle éclairerait l'unité cachée entre nous-mêmes et les autres, les choses et ce que j’appellerais l’excédent, un peu comme les « expériences de mort imminente ». 


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