24 février 2024

Non-dualité

 Il est luminescent, très proche et familier car Il se meut dans la grotte du cœur, et Il est également le but majeur. A Lui se rattache tout ce qui bouge, tout ce qui respire, et tout ce qui cligne ou non. Connais cet Unique qui inclut le grossier et le subtil, se trouve au-delà du savoir ordinaire des créatures, et représente le plus désirable et le plus auguste absolu.

Mundaka Upanishad, II-ii-1.


2 avril 2022

À propos du deuil


'' Faire son deuil ” peut sembler paradoxal mais c'est une tâche qui nous construit.

Le deuil peut apparaître comme un moment d’impuissance, cela dépend en premier lieu de notre vision de la mort, de notre relation avec elle : compagne amicale sur le chemin de la vie ou malédiction qu'il faut fuir à tout prix?

Pourtant, cet événement est bien réel, sorte d'agression de l'intérieur de soi-même ou moment de réconciliation avec soi-même et notre propre fin; hélas, nous n’y pouvons rien. Il s'agit donc de l'accueillir, de le porter, de s'y abandonner aussi sereinement que possible, car le deuil est un phénomène naturel dans l'aventure humaine.

Le deuil est plein de vie, ce travail spirituel consiste à accueillir notre pauvreté, nos limites personnelles tout en acceptant la perte dont nos vies sont tissées. Ici la vigilance psychologique est de mise, en effet, l'attention pare à l'éventualité que cette période de guérison et d'intégration de la réalité ne se transforme, dans une trop longue durée, en mélancolie qui devient alors un problème spirituel beaucoup plus profond.

Revêtir le deuil fait nécessairement partie de la vie, le reconnaître pour ce qu’il est évite de le transformer en opposition pouvant dégénérer en conflit intérieur à la première occasion et nous plonger dans un état qui, en son extrême, peut frôler la pathologie. Dans cette perspective, il faut intégrer la disparition de l'autre pour réaliser absolument “ce temps de détachement et d'abandon à ce qui est la condition destinale du sujet humain”.

Car dans notre société de consommation - de performance et de vitesse détestables et exécrables face aux expériences psychologiques de la mort et du deuil -, l'esprit du temps (Zeitgeist) nous enjoint à «escamoter » la mort, ce qui rend à nul autre pareil le temps du deuil aussi pénible que périlleux en sa prolongation, si l'on tente sans conscience d'en faire l'économie. Et pourtant rien, il n'y a rien de plus impossible. Le deuil fait partie de la vie, c'est plein de vie en cet espace. Car le jour que l'on ressent de la joie plutôt que de la tristesse, à la pensée du disparu, le deuil est résolu, accompli. C'est le propre de l'intégration du processus de cette grande énergie qu'est la Mémoire.

28 mars 2022

Vers une perçée de l'Être





Un homme de maturité innée est bon parce qu'il comprend tout en fonction de la nécessité du devenir. Il pardonne, et il surmonte son impatience, car il connaît la sagesse de l'Être qui veut « que tout se fasse en son temps! »
Ce n'est pas la mesure de l'achèvement supérieur des formes qui lui importe, car il ne connaît qu'un seul manquement : demeurer dans l'isolement égocentrique, dans la séparation, s'arrêter sur le Chemin, qui est finalement la voie de l'Unité. 
Son amour, toujours tendu vers une croissance salutaire, ne se permet plus de répit. Grâce à sacompréhension, il réussit à « dissoudre », nœud après nœud.   Il écarte les pierres qui gênent le pas suivant. Il ne prive pas autrui des fruits salutaires de la souffrance, car il sait combien elle est fertile, mais il indique comment la transformer d'une manière créatrice. Et jamais il n'oublie que tout ce qui vient de l'Être, vient à son heure.

Karlfried Graf Dürckheim, La percée de l'être : Ou les étapes de la maturité, 1971.

12 juillet 2021

L'humain demeure inchangé

Chaque être humain représente une version du monde, qu’il reçoit sans choisir, pour ensuite l’enrichir, la nier ou la défendre. Version qui, en réalité, est lui-même un monde qui prend racine avant que l’analyse et la discrimination n’aient pu faire leur entailles. Ainsi l’humain est pris au piège du monde en lequel il est comme une banquise dans la mer, comme un poisson prisonnier d’un aquarium. 

La part submergée, royaume intérieur échappant à la fonction logique, aux puissances du rationnel ou des systèmes figés, aux armures de l’ordre et de l’efficacité. Tout le domaine du sur-rationnel demeure évolution créatrice, source de vie, lieu d’unité des autres avec soi. Il revient à chacun, de se reconnaître, d’assumer ses possibles et ses limites, d’entreprendre en toute authenticité son par-cours en aventure d'histoire. En cela, il demeure inchangé en son unicité et aucun instrument, aucune technique, aucun pouvoir ne peut l'ouvrir à l’intégration de son origine spirituelle dont l’innocence de l’enfant demeure l'archétype. Il n’y a pas de congé au discernement, à l’urgence des choix, à l’appel à la désegocentration. Rien qui est à la  mode ne dure, car ce qu'on croit nouveau passe, va passer. et ne peut combler le cœur humain. Nous entrons dans une ère de l’invention du quotidien où seules les créateurs et les spirituels trouveront leur voie. Nulle recette, mais la possibilité accrue pour chacun de se retrouver soi-même comme autre antérieur au moi que l'on s'imagine être. Cette Voie est désormais aussi difficile qu’impérieuse, elle est unique mais chacun a la sienne.

M.G.L., 12 juillet 2021 

                             


20 juin 2021

L'estuaire

L'estuaire fait intuitionner l'impensable

mirouair de la déité c'est-à-dire de la Nature!

                     âmes simples et démodées discipline 

ça n'a de cesse de reflèter à travers les vitraux

                     source et écoulement d'excédant 

mouvement déstructurant;

              par nature                                            

                    le composé ne peut que

                                            se décomposer.



M.G.L., un matin à proximité d'un non-lieu près des substances, 15 juin, 2021


13 mai 2021

I am no one

L'embrassement du corps de l'esprit,

la jouissance de ne plus avoir de corps,

c'est oeuvre de Nature.

Vivre avec quelqu'un,

 c'est un essai d'assurance,

mais "la Nature n'est pas un assureur".    


Aux tours de la falaise rocheuse

1-Dans une contrée éloignée, d'une île du nouveau monde vivait un vieux professeur. Il avait été chassé de l'ancien monde pour ses idées d'avant-garde - ce qui de ce temps était appelé hérésie -, c'était un docte ignorant.

2-Lorsqu'il emménagea aux tours de la falaise rocheuse - avec son épouse qui habite autrement le monde, différence ontologique oblige - il commença à errer dans un cimetière non loin d'une université maudite par la sainte église. Cette enceinte, autrefois du savoir fut privée, pour cette raison, de la sagesse immémoriale, parce qu'elle voulait enlever la vue à ceux qui voient.

Ce ravage des consciences durait depuis un demi-siècle.

3-Cherchant la vérité toute nue, le vieux professeur - qui avait frôlé la mort plusieurs fois -, ne trouva dans sa quête "inutile" que des momuments funèbres consacrés à des "croyants" d'un type étrange qui se vouaient au culte du néant.

4-Après maintes réflexions, il demanda à son épouse qui avait réponse à tout :  "que m'est-il permis d'espérer?"

Et la sainte lui dit : "Vaut mieux adorer ce néant qu'un dieu mort en qui personne ne croit plus !" D'ailleurs, même le vieux pape nazi avait pris pour idole un âne qu'il adorait au grand midi !

Le vieux professeur se résigna et trouva la paix...

5-Son disciple de l'île Jésus, qui était connu sur cette île, pour ses sparages intempestifs et son exaltation désordonnée, lui aussi, avait entendu la sainte et se prosternant devant elle, il reçu sa bénédiction.

6-Peu de temps après, il entra au Monastère de la Montagne Coupée et l'on n' entendit plus jamais parler de lui.

Il semblerait, que grâce à la clairvoyance de la sainte de Notre-Dame-des-neiges, lui fut révélé le fait qu'il n'y avait pas d'âme en ce monde.

Il se perdit en ce lieu somptueux situé dans la Nature et, y trouvant Dieu, il s'oublia.

 Avec les hommages de votre  dévoué frère Ramus du grand eckhart

28 mars 2021

Il est temps

Il est temps d'écouter le son du silence

Il est temps de revêtir l'homme intérieur

C'est kaïros, le temps approprié

pour revenir à ce point de désert

où je ne suis rien

à la Source

au fond de soi.

 

M.G.L., 24 mars, 2020.


25 mars 2021

Pour Jean Lavoué en hommage d'incarnation


"...dans le monde, il n'y a de condition humaine que poétique "

Hennebont johannique

en temps d'indigence,

"la croix des philosophes"

résonne comme

une déflagration du Poème,

où  cet homme habite

comme un "arbre de gestes".


Ce poète de Bretagne 

dit l’effervescence

des formes belles

dans l'enlacement 

des branches

de l'Arbre de vie.


Martin Laramée, 25 mars 2021.



 

[1] Unus interpares, l’un et le multiple, une proposition philosophique jamais dépassée en Occident.

[2] Michel de Certeau disait de l’humain qu’il est « un arbre de gestes » dans sa station debout en ouverture à l’Absent.

2 mars 2021

Synthèse de Paul Ricoeur: Vivant jusqu'à la mort - Fragments


    Dans cette belle méditation - bien que hantée par un certain pessimisme qui donne à penser à l'agnosticisme, un philosophe se débat avec l’espérance de survivre, tout en se trouvant dans l’impossibilité intellectuelle et/ou philosophique d’acquiescer à toute vision naïve d’un autre monde qui serait le monde en double, ou la copie, de ce monde-ci. Il faut faire le deuil de toute image, de toute représentation. En cela il constate qu'il n'y a pas de consolation face à l'homme qui meurt debout.

    Paul Ricoeur débute en disant que ce texte est une méditation philosophique sur la mort où il tient à affirmer que sa réflexion est purement philosophique et, de ce fait, autosuffisante en ce qu'elle récuse l'attribut de "philosophie chrétienne" et les représentations de la mort et de l'après-vie, rattachées à cette tradition. La tâche de la réflexion philosophique est d'analyser, de clarifier. Cette clarification conceptuelle a déjà valeur thérapeutique. Ricoeur s'impose une sobriété de l'imagination, une analyse critique des représentations.

    C’est en 1996 que Paul Ricœur, âgé de 83 ans, ose poser la question : « Que puis-je dire de ma mort?» Comment « faire le deuil d’un vouloir-exister après la mort ?» Cette longue réflexion sur le mourir, sur le moribond et son rapport à la mort, également sur l’après-vie (la résurrection), passe par deux médiations : celles de survivants des camps de la mort - Jorge Semprun et Primo Lévi - et une confrontation avec l'exégète Xavier Léon-Dufour sur le concept de résurrection. 

    Cette méditation advient au moment où commence à s’éteindre doucement sa compagne Simone. Il éprouvait alors une grande angoisse et pour rester vivant multipliait voyages et écrits. La rédaction du texte a été interrompue délibérément en avril 1997 car cette méditation, cette ascèse devenait insupportable. Son épouse est décédée en janvier 1998. La santé de Ricoeur se voit décliner petit à petit, car il désespère d'une vie après la mort. 

    "Capax mortis", devenir capable de mourir était alors son seul souci. Quelques jours avant sa mort, il déclara avec grande simplicité : « Je suis entré dans le temps de l’essentiel. » Cette période éprouvante devient une lutte douloureuse traversant l’abattement, la peur, la solitude de celui qui s’en va et affirmant sa volonté d’honorer la vie jusqu’à la mort.

    La seconde partie du livre est faite de textes écrits en 2004 et 2005, que le philosophe a lui-même appelés « fragments » (sur le « temps de l’œuvre » et le « temps de la vie », sur le hasard d’être né chrétien, sur l’imputation d’être un philosophe chrétien, sur la controverse, sur Derrida, sur le Notre-Père…). Textes courts, rédigés parfois d’une main tremblante, alors qu’il est déjà fatigué. Le dernier, de Pâques 2005, a été écrit un mois avant sa mort.

Paul Ricoeur fut un des plus importants philosophes du XXe siècle, il passa sur l'Autre rive le 20 mai 2005.

 


In Dürftiger Zeit - En temps d'ingence

Dans notre milieu de vie,
"En temps d'indigence"
Dante et Paul Celan
disent encore
le sacré
qui nous reste.

Poïétisant
le rien de notre 
existence;
Parangon poïétique
de la pensée,
ils furent 
et demeurent.

Mais Heidegger clame
le désespoir 
de son impasse
oubliant)
"l'inapparent".

Nouvelle religiosité ?
Métamorphose
de l'énergie du désespoir.
Continuation poéïtique 
par tous les moyens.

L’Être ne fut 
oublié par eux
au lieu de l'Autre.

Là-même où événement du sacré
l'humain est a portée de l'homme,
dans l'utopie 
                            de la liberté.

31 décembre 2019

L'aube prochaine

Lucides jamais que plus les yeux de nuit
Ruissellent d'une lumière absente
Lourds qu'étions de tant de cris
Du rire s'est épris
L'oiseau-feuille battant d'une attente
Improbable au hasard de l'aile qui fuit 

Sereine enchantera le temps de la rose
O de feu qui voulus te vêtir
S'il n'est tard que ne revienne
D'avoir cru l'aube prochaine
Quand plus n'est temps que de s'endormir
Vent d'autan se plain que l'amour repose




17 novembre 2019

Méditation sur la maladie d’Alzheimer


Ne me demandez pas de me rappeler, de me ré-veiller 
N’essayez pas de me faire comprendre 
ou de continuer à chercher
Laissez-moi reposer dans l’immobilité
Signifiez-moi votre présence,
Embrassez mes joues, tenez ma main.

Je suis désorienté au-delà de l’imaginable,
Affecté, malade et errant je suis, mais le Souffle demeure
Tout ce que je sais, c'est que j'ai besoin de votre présence,
Demeurez tout près.

Restez patient sans disputer
Acceptez plutôt la réalité telle qu’elle est
Je suis maintenant ainsi, c’est ma réalité
Car un mystère habite en moi

Rappelez-vous d’être là, juste là
Bien que ma conscience est obscurcie
Continuez à m’accompagner jusqu’à mon crépuscule,
Aimez-moi au seuil de mon passage vers la Lumière
Et laissez-moi m’envoler vers le ciel tel un oiseau
Ainsi vous trouverez la paix en vos cœurs.








20 janvier 2019

L’expérience du rien, une expérience spirituelle



A bien y réfléchir, par les temps qui courent l'essentiel de notre époque porte sur le retrait de l'expérience religieuse et le retrait du (D)ieu et de son remplacement par l'expérience du rien. Le concept d'expérience est ici d'une importance déterminante et après l'avoir soustrait à l'horizon réducteur des sciences empiriques et l'avoir mis en rapport avec la pensée, il se déploie. L'expérience se retrouve alors définie comme « totalité », «immédiateté » et surtout comme ce qui « touche et transforme ». De telle sorte qu'après une véritable expérience, il n'est plus possible de porter le même regard sur le monde et sur soi. Ainsi en est-il de l'expérience du rien qui touche, ébranle et transforme l’esprit de notre temps. Il ne faut jamais confondre, l'expérience du rien avec le fait de ne pas faire d'expérience du tout.  Il en est de même dans l’expérience de la perte de l'autre.
Faire l'expérience de ne pas faire d'expérience religieuse, de ne pas faire l'expérience de Dieu, voilà ce qu'est l'expérience du rien qui est à la racine de l’esprit de notre temps, du Zeitgeist occidental postmoderne.
Il est possible d'indiquer l'origine historique de ce retrait de l'expérience religieuse. Il ne faut pas hésiter à mettre cette expérience en rapport avec la montée de la raison instrumentale : de ce qu’on appelle « le règne de la technique et de la science comme idéologie».
Quelques témoins importants de l'expérience du rien. Voix de poètes et de prophètes, Bertolt Brecht, Friedrich Nietzsche, Paul Celan, Martin Heidegger, T.S. Eliot sont de ceux qui comme le dit Cioran « lèvent les yeux et n'aperçoivent rien...». Que nous apprend leur rencontre avec le rien ? Sinon que là où l'expérience religieuse s'est retirée, l'expérience du rien s'est introduite et nous bouleverse, nous transforme, nous accompagne face à la mort. C'est pourquoi l’être humain cherche à l'esquiver.
Se tourner vers le « rien » qu’est-ce que cela veut dire ? En s'en approchant, on est frappé par son ambiguïté. En effet, le rien possède les traits d'une inquiétante infinitude. Il est comme un abîme infini, sans limite d'espace et de temps. Rien ne le limite et rien ne le fonde. Sa négativité est, pourrait-on-dire, absolue. À un tel point, qu'il est possible d'appliquer à l'abîme du rien le langage spirituel. Puisque le rien est apparu là où Dieu s'est retiré, est-il possible que le rien cache quelque chose de divin?
Alors la question qu'il nous brûle de poser est : à quoi le rien nous initie-t-il? À quelque chose de divin caché en lui ou à la pure vacuité du néant ? À partir d’une interprétation de l'expérience du rien comme possibilité d'une nouvelle expérience spirituelle. S’oppose à l'«interprétation vide du rien » ce que l’on appelle l'exigence de sens. «Tout devrait avoir un sens » : tel est le postulat le plus élémentaire et le plus indéracinable. Impossible d'y renoncer un tant soit peu sans souffrir. Toute carence de sens est ressentie comme une morsure. Bien sûr, ce postulat ne garantit pas que tout a un sens, mais que l'être humain ne se réalise humainement que dans un monde de sens. C’est par le « sérieux vital de l'éthique » que l'être humain expérimente que le bien a un sens. Nous voulons croire au sens du bien comme ce qui constitue la vérité profonde de notre vie.
Enfin, il y a aussi des expériences de relations, d'amour, d'amitiés, de solidarités qui sont pleines de sens et au coeur desquelles brille la lumière d'«un sens impérissable». Alors il est possible qu'à partir de cette lumière, ceux-là mêmes qui sont les témoins de l'expérience du rien deviennent les témoins de l'expérience de la lumière du rien, nous sommes les témoins du retournement du rien vers une nouvelle expérience intérieure. C'est le sens profond qu'en dépit de la sécularisation et du nihilisme, il ne soit pas impossible à l'homme moderne de faire une expérience de croissance face au rien de la mort aussi paradoxal soit-il.                                                                                                                                                                                                                                        M.G.L.

Voir là-dessus Bernhard Welte, Das Licht des Nichts: Von der Möglichkeit neuer religiöser Erfahrung, 1980.


29 décembre 2018

Savoir l'esprit

Savoir
l'esprit en
ses motions intérieures
et, quand même,
la joie demeure.

Qu'est-ce que vivre?
qu'est-ce que mourir?
quand voir
c'est ne jamais mourir
au moins, 
pas tout à fait.

Et enfin,
de nos profondeurs
intuitionner
le Souffle de la Conscience.

Passe de nuit


En cette nuit
dans l'instant qui passe
en sa demeure.

Une association,
une pensée
portée
en mémoire subtile,
celle d'un croisement
aux quatre vues
d'un chemin.

Et de quelle
avenance
s'agit-il ?

16 novembre 2016

La philosophie québécoise est en deuil : Bertrand Rioux in memoriam (1929-2016)


















Tout le mouvement, toute la respiration de cette œuvre de pensée tiennent dans ce va et vient; de la ressemblance retrouvée entre saint Thomas et Heidegger comme penseurs de l’être, le lecteur est sans cesse renvoyé à leur différence invincible en tant que penseurs de la vérité de l’être.

Paul Ricœur[1]


C’est le 9 octobre dernier que l’érudit lucide et généreux Bertrand Rioux c’est éteint à l’âge de quatre-vingt sept ans. Originaire d’Amqui au centre de la vallée de la Matapédia au Québec, il est petit‐fils d’agriculteurs et fils d’un marchand général rassembleur. Il commence ses études classiques au séminaire de Rimouski; après le collège, il choisit de s’orienter vers la philosophie, cela est pour lui un véritable « kairos » qui est à l’origine de son cursus philosophique à l’Université de Montréal, au semestre d’automne 1951. Il y demeurera jusqu’à l’obtention de sa Licence, en 1953. C’est durant ces années qu’il découvrira l’humanisme d’un philosophe qui devait avoir une influence durable sur sa pensée, le célèbre philosophe de l’être Jacques Maritain (1882‐1973).
Après le baccalauréat, durant lequel les questions d’humanisme, de métaphysique et de phénoménologie retiennent singulièrement son attention, il décide de consacrer sa thèse à la pensée politique de Maritain. C’est à cette époque qu’il fit la connaissance d’un professeur qui eut une influence cardinale sur le jeune étudiant, le père Louis‐B. Geiger. Durant la même année, les portes de l’École normale Jacques‐Cartier s’ouvrent au jeune licencié en philosophie, qui s’inscrit au carrefour des traditions phénoménologique et scolastique. De 1953 à 1957, il y enseignera tous les traités de philosophie – de la logique à l’épistémologie en passant par la métaphysique,  jusqu’à la morale et au politique.
En 1957, il transite vers Paris où il entreprendra une thèse de doctorat tout à fait originale, sous la direction de ce grand spécialiste de Kierkegaard que fut le professeur Jean Wahl (1888‐1974).
Le thème choisi émerge depuis la lecture de L’essence de la vérité (1930)[2] de Martin Heidegger. Un tournant « historial » ou « Kehre » advient alors pour le jeune philosophe, se transformant à l’instant même en préoccupation décisive. Il touche la question fondamentale de la vérité ou « du sens de l’être » en philosophie en son versant même d’exercice spirituel. Cette question se radicalise jusque dans son essence fondamentale comme vérité de l’Essence.[3]
Il déploiera sa réflexion dans une « entreprise pleine de périls » mais « qui méritait d’être tenté » aux dires de Paul Ricœur lui-même, avec la comparaison des doctrines de deux penseurs essentiels de la tradition philosophique occidentale : un penseur contemporain, Martin Heidegger et le grand docteur médiéval, Thomas d’Aquin.
Partant de Heidegger, il démontrera audacieusement la primauté de la pensée de la vérité de l’être telle que conceptualisée par Thomas d’Aquin. Ce qui permettra à Bertrand Rioux de mettre en lumière, chez le penseur de la Forêt noire, le passage de la vérité du Dasein (Existant) comme rapport de l’étant en totalité à la méditation de l’oubli de l’être; cet oubli déjà inséparable de la vérité de l’être faisant apparaître, de ce fait, « une ontologie de la vérité qui repose sur le dévoilement de tout être (ens) dans l’être (ipsum esse) ».
De passage à Montréal en novembre 1959, avant de retourner pour sa soutenance doctorale à l’Université de Paris, il rencontre le professeur Louis‐Marie Régis, alors doyen de la faculté de philosophie. Ce dernier lui fait une « promesse d’engagement », qui devait se concrétiser après une soutenance de thèse remarquable qui lui valu la mention Summa Cum Laude et les félicitations du jury composé de Paul Ricœur, Maurice de Gandillac et Jean Wahl à la Sorbonne, au début de l’été 1960.
Le jeune philosophe s’y distingua par son audace, sa rigueur et son originalité. C’était là un prélude exceptionnel à l’enseignement de la philosophie de l’être et des philosophies de l’existence, au point d’en faire un acteur déterminant i.e. l’initiateur pour ne pas dire le sourcier de l’enseignement de la philosophie allemande et de la phénoménologie à la faculté de philosophie de l’Université de Montréal de 1960 à 1991.
D’ailleurs, il donna des cours de philosophie à l’Institut théologique de Montréal en 2002-2003 jusqu'à son ultime séminaire sut l’anthropologie de Jacques Maritain et la phénoménologie qu’il nous professa avec tant de générosité, lors de son dernier hiver.
En convalescence, Bertrand est généreux de ses paroles, racontant son passage en Forêt noire chez Heidegger. Ou sa rencontre avec Merleau-Ponty, au milieu des années 50, qui lui avoue avec désinvolture : « J’ai relu L’être et le néant de Sartre… et je n’en crois pas un mot ! »
 L’homme de profondeur est aussi généreux de son écoute, qu’il est soucieux d’entendre la jeune génération sur ce qu’elle pense de sa philosophie, des transformations sociales, du déclin de l’humanisme et des bouleversements politiques du temps présent. Celui dont l’activité intellectuelle fut paroxystique dans une époque de révolution tranquille fut sensible à ces mutations de la pensée. Car il savait que les véritables révolutions sont de nature sémantique et qu’elles nécessitent par conséquent que l’oreille demeure à l’écoute et la pensée ouverte au dialogue avec l’événementiel de l’histoire.
Dans ses écrits et dans l’esprit de ses étudiants et de ceux qui l’ont côtoyé, Bertrand Rioux laisse derrière lui les traces indélébiles d’un esprit supérieur qui s’est toujours ressourcé à ce qui constitue un authentique philosophe, je pense à cette fameuse intuition de l’Être, qui n’est pas donnée à tous les professeurs, mais dont il sut si judicieusement ouvrir le chemin de ce côté-ci de l’Atlantique.
Durant un cursus studiorum en philosophie on rencontre plusieurs techniciens narcissiques et haïssables, quelques bons professeurs. Mais rares sont ceux qui marquent à jamais l’existence d’un être humain en chemin, Bertrand Rioux fut un de ceux-là! Il s’est distingué  - avec grande cohérence - par sa manière d’être, au point « où vie et œuvre ne font qu’un » - celle d’un Maître qui, accouchant les esprits comme Socrate, nous indiqua le chemin d’une vie philosophique en claire conscience. C’est sur ses traces que nous le suivront, alors qu’il est passé sur l’Autre rive, du visible à l’Invisible. 


Martin G. Laramée, M.Th; M.Ph
Ancien étudiant de l’honorable professeur,
Laval, le 12 octobre 2016


[1] Paul Ricoeur, préface à L’être et la vérité chez Heidegger et saint Thomas d’Aquin, Montréal-Paris, Pum-Puf, 1963, p. IX.
[2] L’être et la vérité chez Heidegger et Saint Thomas d’Aquin, Montréal-Paris, PUM-PUF, 1963, p. 6.
[3] Cf. Martin Heidegger, De l’essence de la vérité,( traduction française), Paris, Gallimard 1959.



Théopoésie ou Dichtung à propos d'un livre récent de Peter Sloterdijk

  A quoi sert la religion ? D’où vient notre besoin de textes religieux ? Dans un essai exigeant, le philosophe allemand explore les rouages...